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 Chapitre I

Les préalpes vues par le peintre suisse

Alexandre Calame

1810-1865

dessin sur papier, 33 x 26, collection de l'auteur

Naissance du lac Leman

 

La germination

Pauvres petits humains !... un siècle de vie, quelques millénaires de mémoire. Autant dire rien, presque rien, un impalpable flocon de vie effleurant le fleuve énorme des temps géologiques... Mais là, juste sous l’herbe du jardin, l’empreinte des époques révolues s’est conservée. Regardez la, elle est au fond de la tranchée que le jardinier creuse pour y planter un arbre.

Il y a deux cent cinquante millions d’années, le lac Léman et son ourlet de montagnes n’existaient pas ! En ce temps là, le Brésil, l’Afrique, l’Europe, l’Inde et l’Australie ne formaient qu’une seule et immense terre émergée :

Le continent de Gondwana.

Un point minuscule, perdu quelque part à l’horizon de ce continent : la Suisse Romande et la Savoie couvertes d’une forêt primitive, spongieuse, exubérante et peuplée, notamment, de grands reptiles.

Mais les choses de la nature ne restent jamais immobiles. Imperceptiblement, le climat de la région se réchauffe, le soleil se fait plus pesant, les forêts s’éclaircissent, quelques traces de désert apparaissent, grandissent, s’étalent. Devant elles, la vie s’étiole puis disparaît. Il ne reste plus alors à la surface de ce très ancien Pays qu’une morne étendue de cailloux secs et brûlants.

Et puis, le continent s’affaisse. Inexorablement. L’ocean envahit tout ce qui deviendra plus tard le domaine des Alpes. Une mer gigantesque qui s’étend même jusqu’aux Indes, jusqu’à l’Himalaya. Elle est profonde et instable. Avec une extrème lenteur, ses fonds ne cessent d’onduler. Une respiration infiniment puissante : celle des bouillonnements qui brassent les tréfonds du globe.

A certaines époques, des îles émergent en Suisse et en Savoie. Des petites îles de terre rouge, frangées de lagons verts et de corail, sur un horizon bleu de mer tropicale. Puis, elles diparaissent de nouveau sous les vagues, englouties pour des millions d’années.

Pendant ce temps, des sédiments s’entassent lentement sur les fonds. Ce sont les résidus de la vie et de la mort dans l’eau. Une couche qui s’épaissit de un à dix centimètres par millénaire... mille à dix milles mètres d’épaisseur par cent millions d’années. Ces énormes couches de sédiments seront la matière première des futures Préalpes.

Car de nouvelles et formidables révolutions géologiques se préparent.

Il y a vingt cinq millions d’années, le fond de la mer se soulève, un pays tout neuf sort de l’eau, se développe, grandit.

Toujours plus haut.

C'est le sommet des Alpes.

Au coeur de la montagne en formation, un énorme noyau de granit. Un poing colossal venu directement des très grandes profondeurs incandescentes du globe.

Voici maintenant les Alpes dans toute leur jeunesse. Les hauteurs sont majestueuses : huit, dix, douze mille mètres... on ne sait pas très bien.

Mais d’où proviennent de pareils boulversements ? ...on ne sait pas très bien non plus ! L’effrayant chaos qui régne au centre de la planète est inimaginable : des bouillonnements monstrueux, des digestions colossales, des températures effroyables. Une cuisine de sorcières géantes. Des tourbillons infiniment lents et puissants, animés par des surpressions diaboliques. Des explosions liquides dans un ralenti de millions d’années et dans une chaleur de millions de degrés.

Et ce divin chaos est inaccessible. Pour toujours.

Seule la fine croûte terrestre est assagie, rafraîchie et solidifiée. Mais ce n’est qu’une peau très fragile, flottant comme un iceberg sur un enfer.

Elle flotte, elle dérive, elle oscille, se gondole.

Parfois, une aspiration venue des grands fonds provoque un enfoncement local. Ce qui est entraîné trop près du monstre est tout de suite liquéfié, recuit, transformé, alors qu’en surface, une mer envahit la dépression.

D’autre fois, les grands courants chaotiques repoussent la croûte et font émerger de gigantesques bubons de cristal. Ce sont les îles, les montagnes, les continents.

La vie profonde de la planète est du domaine des Dieux. Ils sont infiniment puissants et indifférents à toute logique raisonnable !

Or donc, il y a vingt cinq millions d’années, le gigantesque bubon de granit alpin est poussé vers la lumière du soleil. Il porte sur son dos la masse formidable de tous les sédiments déposés sur le fond de l’ancienne mer. Une couche de plusieurs milliers de mètres d’épaisseur, faite de sables et de vases pétrifiés par les temps. C’est d’ailleurs aussi un extraordinaire cimetière marin contenant des quantités incalculables de cadavres d’animaux fossilisés. Et cette masse repose sur les plans inclinés que forme la pyramide de cristal qui est le coeur des Alpes. Alors, sous l’effet de la simple gravité, cette couverture de sédiments se déchire au sommet de la pyramide et glisse sur ses flancs inclinés. En glissant, elle ondule et se plie. Avec la lenteur de l’éternité, les pliures se couchent les unes sur les autres, se chevauchent, se chiffonnent, s’étirent, se bousculent, se dépassent pour venir enfin s’accumuler aux pieds de la pente en une formidable mélasse de roches tordues comme de la pâte dans les mains d’un petit enfant.

Ce sont les Préalpes ! L’apparente invraissemblance de cette histoire n’est liée qu’à la briéveté de notre échelle du temps. La compréhension que nous avons de notre planète est aussi fausse que celle d’un éphémère dont la durée de vie serait limitée à une fraction de seconde. En observant les vagues de la mer qui se froissent sur une plage, ce malheureux animal les croirait immobiles. En regardant nos montagnes, nous commettons de bonne foi la même erreur.

Dans la région lémanique, les nappes préalpines arrivent et s’accumulent sur des terrains assez fragiles car l’émergence des Alpes a fait vaciller longuement tous les alentours. La mer ne s’est pas retirée d’un seul coup. Elle a laissé derrière elle des lagunes, des étangs, des mers intérieures. Parfois, elle est même revenue lécher le pied du bubon alpin en voie d’érection. Ce n’est que tardivement qu’elle s’est retirée jusqu’à l’actuelle Méditerranée. Au fond de cette mer hésitante et peu profonde, se sont déposé des sédiments fragiles : la fameuse Molasse dont on a fait la cathédrale de Lausanne, le Flysch encore plus fragile.

La mer "molassique" vue par le peintre vaudois

O.Gonet

huile sur toile 33 x 60 cm

Et c’est sur eux que repose maintenant l’énorme masse des Préalpes. Par endroit, ce support ne résiste pas. Il s’affaisse en formant de longues et profondes dépressions.

C’est l’ébauche de la cuvette lémanique.

Si elle suit le pied des montagnes françaises, c'est que, dans la région suisse romande, le support a semble-t-il un peu mieux résisté.

En amont, cette cuvette est précédée par la vallée du Rhône qui, elle, est une énorme déchirure : En s’écoulant sur les flancs de granit, la couverture sédimentaire s’est cassée, probablement dès le début de sa glissade, en deux vastes ensembles indépendants l’un de l’autre. Au nord, les préalpes romandes, au sud les préalpes françaises, entre les deux, la vallée du Rhône jusqu’à Martigny. Détail curieux, on trouve entre les lèvres de la déchirure quelques écailles détachées et restées en arrière. C’est le cas, par exemple, de la charmante petite colline de St Triphon, aujourd’hui aimablement couverte de vignes.

Mise en place de la colline de St Triphon

dans la vallée du Rhône

En fait, ce n’est qu’un vulgaire débris, un morceau arraché des Préalpes Romandes et abandonné alors que leur écoulement s’achevait. Regardez maintenant la forme générale du lac Léman, la morphologie des reliefs avoisinant, la direction de la vallée du Rhône. C ‘est le résultat parfaitement logique de toute cette dramatique histoire géologique étalée sur des centaines de millions d’années.

Morphologie de la cuvette lemanique

par rapport aux Préalpes

Il y manque pourtant quelques détails : ceux qui seront sculptés par une nouvelle série d’extraordinaires catastrophes naturelles.

Les grandes glaciations.

A l’aurore des âges contemporains et pour une raison encore mal connue, le climat s’est brusquement refroidi dans tout l’hémisphère nord de la planète. Et ce phénomène bizarre a eu des conséquences terrifiantes.

Le petit glacier du Rhône, normalement contenu tout au fond de ses hautes vallées alpines commence à grandir. Il se gonfle, rampe, avance, bouscule devant lui un considérable amoncellement de pierres, de troncs d’arbres déchiquetés, de rochers, de boue. Toute la vallée se remplit de glace. Le monstre débouche maintenant sur le Léman, remplit complètement la cuvette, grandit encore jusqu’à buter sur les pentes du Jura. Cette fois, l’obstacle est trop haut mais les glaces continuent d’arriver. Elles s’entassent, s’accumulent et pour se libérer se divisent en deux masses. L’une traverse Genève, arrive en France, dévale les pentes et s’étend si longuement qu’elle va jusqu’à toucher l’actuelle banlieue de Lyon. L’autre occupe toute la largeur du Plateau Suisse et s’écoule vers le nord. Elle ne s’arrêtera que dans la région de Soleure, en Suisse Allemande.

La mer de glace recouvre maintenant toute la Romandie !

Et puis, le soleil revient sur la terre. La débâcle commence immédiatement. Des effondrements de glace, des craquements de montagnes, des fleuves énormes. Lentement, majestueusement, le glacier se retire, remonte sa vallée, retourne dans sa montagne en laissant derrière lui quelques traînées de neige sale sur de la terre toute neuve. Voici de la mousse, de l’herbe. Les champs de boue refleurissent au soleil, le printemps est revenu.

Mais ce n’est que pour quelques siècles ou quelques millénaires

Bientôt, les hivers se font de nouveau plus rudes, les étés plus brefs. Le glacier, un instant retenu dans les hautes Alpes redescend vers la vallée. Il avance, rabote, arrache toute trace de vie. Le voilà de retour sur le Plateau. Et c’est de nouveau la neige, les hurlements du blizzard, les grandes lèvres bleues des crevasses juste au-dessus d’Echallens. Et puis, une fois encore, le climat se réchauffe, le glacier retourne chez lui.

Mais il reviendra ! Quatre fois en tout. Quatre vagues immenses. Quatre monstrueuses respirations, entrecoupées probablement d’épisodes plus modestes.

Et personne en connait l’avenir. Les glaciations reviendront peut être !

A vrai dire, cette extraordinaire histoire est tellement dramatique qu’on a peine à l’imaginer dans le cadre aimable des paysages lémaniques. Et pourtant, ces douces collines inclinées sous des vignobles, ces tendres ondulations veloutées de sapins, ces longues plages piquetées de peupliers, ce sont les empreintes laissées par le monstre de glace. Une main gigantesque a griffé tout ce paysage. Mille cinq cent mètres d’épaisseur de glace a coulé, à flots continus, dans la cuvette lémanique. Comme la gouge d’un sculpteur, elle a creusé, gratté, comblé, râclé, érodé le vénérable plateau molassique affaissé sous le poid des Préalpes.

(de très grands savants se sont intéressés à toute cette histoire des Préalpes : M.Lugeon, E.Gagnebin, H.Badoux pour ne citer que les pionniers. Plus modestement, j'y ai moi- même consacré ma thèse de doctorat sous les ailes amicales de H.Badoux et de E.Poldini)

En se retirant, la dernière glaciation a laissé le Léman tel qu’il est aujourd’hui. Le soleil a fait revivre les plantes et les animaux. Une pauvre vie tout d’abord : rabougrie, tordue par les vents glacés qui soufflent encore sur les poussières de la débâcle mais une vie quand même qui s’accroche aux moraines, rampe dans les vallées, grimpe le long des rivières et des torrents. Une sorte de toundra nordique composée de quelques saules nains, de dryades, d’airelles ; avec ses animaux : la perdrix des neiges, le mammouth, le loup.

Et puis le renne.

Et enfin l’homme, l’homme venu de l’Est lointain.

Quelques hommes seulement. Ils allument de grands feux à l’entrée des cavernes du Salève, dans les grottes du Scex, près de Villeneuve. A l’aide de silex, ils taillent des armes primitives, des bijoux rudimentaires. Ils dessinent avec du sang et du charbon quelques silhouettes d’animaux.

Très lentement, le climat s’adoucit encore. Le renne émigre de plus en plus loin vers le nord et, l’homme des cavernes lémaniques qui ne sait que chasser le suit. Alors le silence de l’abandon retombe sur les rives sauvages du lac.

Dans la lointaine Méditerranée de grandes civilisations germent et fleurissent. En Egypte, en Babylonie, on invente l’écriture, on construit les premières grandes villes du monde chaldéen : Ur, Mari. Des cités brillantes, grouillantes et cruelles. Là-bas, on invente, on rit, on réfléchit, on jouit de la vie.

En Suisse Romande, quelques familles très misérables traversent à nouveau la grande forêt, redécouvrent le bord du lac et commencent la construction des premiers villages sur pilotis.

C’est le début de la longue et mystérieuse histoire des lacustres.

Voici le Pays de Vaud et la Savoie aux âges neolithiques. Voici des cerfs, des chevreuils qui détalent entre les chênes, les fayards et les sapins. Des chamois, des chèvres sauvages s’envolent par-dessus les coteaux. Des bouquetins, des élans viennent boire au bord du lac. Dans une clairière, voici une famille de sangliers, des aurochs.

Les premiers lacustres se sont battu contre l’ours brun et les loups. Ils ont défendu leur village et leurs provisions contre le renard, le blaireau, la fouine, la martre, le putois, l’hermine, la loutre et le chat sauvage venu d’Orient. Mais, la vie était quand même facile. La grande forêt fournissait quantité de petit gibier : le lièvre, le mulot, le castor, l’écureuil, le hérisson et dans le lac lui-même, à l’ombre des passerelles du village sur pilotis, les poissons.

Au fil paisible d’innombrables générations, la vie des hommes s’est lentement perfectionnée. Les premiers lacustres n’étaient que chasseurs et pêcheurs. Peu à peu, ils apprirent à déboiser pour cultiver. Les villages se sont multipliés. Chose curieuse, leur emplacement correspond à celui des petites villes actuelles : Cully, Lutry, Vidy, Saint Sulpice, Morges, Saint Prex, Rolle, Nyon Coppet, Les Pâquis, les Eaux-Vives, Nernier, La Coudrée, Thonon etc...

Dans les âges les plus florissants de la civilisation lacustre, certains de ces villages sont devenus très grands : La Morges lacustre fut habitée par une population de l’ordre de mille cinq cent âmes. Evidemment, les habitants d’une cité aussi important s’étaient divisés en différents corps de métier, ce qui est considéré par les archéologues comme un progrès décisif dans l’évolution d’une société.

Il y avait le potier qui ignorait l’usage du tour et façonnait l’argile de ses mains pour en faire des vases de toutes sortes. Il y dessinait des ornements rudimentaires : parfois simplement l’empreinte de ses doigts, parfois des chevrons, des croix, des croix gammées. A cette époque, la croix gammée se retrouve dans les arts du monde entier : en Grèce comme aux Indes ; au Japon comme en Amérique et personne ne sait pourquoi.

Dans la corne de cerf, le sculpteur lacustre taille des flèches barbelées, des hameçons, des harpons mais aussi des ciseaux et des peignes. Dans l’os, il polit des poignards, des poinçons. Dans le bois, il creuse des coupes, des cuillères, des faucilles. Le filateur connaît l’emploi du fuseau pour tordre le fil de laine. Le tisserand possède un métier primitif. Le charpentier ne construit pas seulement les villages, il sait aussi creuser d’admirables canots dont les plus grands mesuraient jusqu’à dix ou quinze mètres de longueur. A peu près la taille de nos yachts modernes sur le lac.

Le petit monde des lacustres vu par

O.Gonet

huile sur toile 60 x 4o cm

Au siècle dernier, l’épave de l’un de ces grands bateaux lacustre se trouvait encore à moitié enfouie dans le fond du lac, au large de Morges. Vers 1820, quelques jeunes gens ont cru pouvoir le renflouer mais ils y ont mis tant d’énergie, ils ont tellement tiré que l’épave a finit par se casser en deux parties. L’une, abandonnée sur la plage, pourrit très rapidement sans laisser aucun souvenir. L’autre, qui était restée dans son lit de vase, se conserva parfaitement intacte. Avec mille précautions, elle fut renflouée en 1877 et confiée au Musée Archéologique de Genève.

C’est évidemment le plus vieux bateau du lac !

L’un des premiers archéologues à s’intéresser aux lacustres s’appelait Desor. Il se promenait un jour, au bord du lac, lorsqu’il rencontra une jeune fille qui portait au poignet un bracelet lacustre authentique. Il lui demanda naturellement d’où provenait son bijoux. Elle lui dit l’avoir trouvé sur la plage, entre deux galets et sans en deviner l’origine, lui a rendu spontanément sa fonction vénérable d’ornement rafiné.

Pauvres lacustres ! Les événements préhistoriques qui ont provoqué leur chutte et leur disparition restent aujourd’hui encore inconnu,. en tous cas à ma connaissance.

Chapitre II

Les galères du Léman

Ici, au bord du lac, dans le calme pays des vignes, on a construit, autrefois, de terrifiantes forteresses, de formidables armadas, des navires hérissés de canons, de crochets d’abordage et de casse-têtes.

Mais beaucoup de temps a passé, les murailles des forteresses imprenables se sont couvertes de lierre, les géraniums ont poussé aux fenêtres des casernes, les bateaux de guerre inutiles ont pourri dans les ports et le souvenir de cette grande soupe aux méchancetés humaines s’est estompé.

Le château de Chillon

gravure ancienne anonyme

Il en reste pourtant quelques traces, notamment dans les très anciens livres comptables de l’administration. En particulier ceux de la châtellenie de Chillon qui remontent jusqu’au XIIIe siècle. Ces documents sont aujourd’hui encore soigneusement classés dans les archives de la ville de Turin où ils ont suivi les ducs de Savoie dans leur lente promotion au trône d’Italie.

C’est perdue quelque part dans ces vénérables additions que se trouve la toute première allusion écrite à propos d’un bateau ayant navigué sur le Léman.

La barque de plaisance du comte-châtelain de Chillon.

On raconte qu’il "se mettoit en une nagelle et pregnoit de layr sur le lac". Une trentaine d’années avant le serment du Grütli, le comte ordonna de tirer sa barque sur la plage et de la réparer. Quelques semaines plus tard, le comptable du château notait, d’une belle écriture à la plume d’oie, que le prix des clous, de la peinture et du calfatage de la coque se montait à quatre livres et neuf deniers.

Sans le savoir, le brave homme venait d’écrire bien proprement les premiers mots de la glorieuse histoire des bateaux du Léman !

Et cette histoire fut réellement glorieuse. On le sait car désormais, l’administration du château prend l’habitude de comptabiliser tous les heurs et malheurs d’un petit monde de marins, charpentiers et châtelains occupés à creer une flotte de guerre savoyarde sur les rives du lac.

Une véritable armada !

Plusieures dizaines de bateaux dont les plus gros nécessitent des équipages de deux ou trois cents matelots .

La première de ces très grandes construction fut lancée en 1287. C’était une galère, probablement semblable à celles qui guerroyaient dans la Méditerranée de l’époque. Une longue coque, effilée comme une épée, à l’avant un puissant éperon pour éventrer les bateaux ennemis en fonçant à toutes rames par leur travers, à l’arrière un château pour abriter les officiers.

Galères selon P.Breugel

détail d'une gravure

Les architectes, venus spécialement de Gènes pour diriger le chantier furent probablement épouvantés par les rigueurs de l’hiver lémanique car ils installèrent des cheminées ouvertes pour chauffer les cabines du bateau.

Les soldats se tenaient à la proue. Derrière eux, une longue passerelle séparait les rangées de rameurs : le "couroir" arpenté par des argousins qui stimulaient le zèle de la chiourme.

Lorsque le vent était favorable, on hissait les voiles latines : Deux vastes triangles frappés aux armes de Savoie, la misaine et le trinquet. Le comptable du château de Chillon a noté qu’il fallut deux cent aulnes de tissu pour tailler ces ailes. (près de trois cent mètres carrés)

Et cette splendide galère lémanique ne fut que la première d’une série de navires encore plus extraordinaires.

Le plus grand fut lancé aux environs de l’an 1300. Il pouvait emporter jusqu’à trois cent quatre vingt marins. Des rameurs bien sûr mais aussi des archers, des hommes d’arme et des officiers qui vivaient à bord avec tous leurs domestiques. Et lorsque ces énormes bâtiments prenaient le large, c’était presque toujours de conserve avec une escadre de navires plus petits.

S’imagine-t-on le spectacle grandiosement ridicule de la flotte savoyarde cinglant au large de nos paisibles coteaux lémaniques ? Elle était échevelée de drapeaux, grouillante de soldats, étincelante d’armures seigneurales. Il y avait le rythme lourd des rames, les hurlements d’un sous-officier... au large de Morges Rolle ou Nyon qui n’étaient alors que pauvres petits bourgs agricoles, encombrés de poulaillers.

Faute de pouvoir s’illustrer dans de véritables batailles navales, les galères savoyardes s’occupaient à piller les villes et les villages ou à pirater les pacifiques bateaux marchands.

Ceci jusqu’à 1343.

Parce qu’alors, la colère des Dieux fondit brusquement sur la tête de ces méchants.

Par une belle matinée de printemps, un incendie se déclare dans une vieille maison de Villeneuve. En quelques instants, il se propage, traverse la rue, s’étend à tout le quartier. Les gens courent en tout sens, on crie,on s’affole. Le foehn se lève, la moitié de la ville s’embrase. Une énorme fumée noire et chargée de brindilles bouillonne maintenant sur la rade où se trouvent tous les bateaux de la flotte. En quelques instants, ils prennent feu et un indecriptible désordre de navires, de rames et d’épaves s’éparpille au bout du lac.

Une seule galère va réussir à s’échapper du brasier. Elle s’élance à travers les flammes, fonce avec le vent et les vagues. Mais le feu a pris sur le pont et malgré les efforts des marins, c’est finalement à l’état d’épave fumante qu’elle mouille l’ancre à l’abri du château de Chillon.

Galère selon P.Breugel

détail d'une gravure

Il faudra deux ans de travail et soixante mille clous pour la réparer ! ... C’est du moins ce qui est écrit dans les livres de comptabilité.

Tous les autres bateaux ont coulé. L’entreprise qui aujourd’hui exploite les graviers dans le delta du Rhône en ramène parfois des débris calcinés : quelques planches, un morceau de quille. Preuve que les épaves sont toujours là, enfouies dans la masse des galets mais bien malin qui saura les retrouver et les renflouer sans les abîmer.

(Avec la bénédiction de l'archéologue cantonal, j’ai moi-même essayé en appliquant différentes techniques de géophysique moderne, j’ai même exploré longuement toute la zone à bord du mesoscaphe Auguste Piccard mais je n’ai obtenu aucun résultat. A mon avis les galères sont perdues. Toutefois, si un lecteur de ce web pense avoir trouvé une nouvelle idée, qu’il m’écrive e-mail: ogonet@ctv.es)

Après cette catastrophe, les chantiers navals ont tout reconstruit mais il leur fallut dix années de travail.

Tout est détaillé dans la comptabilité du château de Chillon. Sans le vouloir probablement, notre vieil ami le comptable décrit le train-train quotidien de la vie militaire au Moyen-Age avec les mots, les expressions de l’époque.

A l’origine, beaucoup de termes techniques utilisés sur les bateaux du Léman ont été apportés par les ouvriers génois qui travaillaient sur les chantiers savoyards. Mais avec le temps, au fil des pages du livre, on les entend se mouiller gentiment d’un très ancien accent vaudois. Ainsi, les garcettes de ris, qui sont des petits cordages utilisés pour diminuer la voilure quand le vent fraîchit, s’appellent en italien de l’époque des "matafione". Ils deviennent des matafions puis des matafis. Plus attendrissante encore est l’évolution du mot "peguola". En italien, c’est le tonneau contenant le goudron qui sert à calfater les coques. Au bord du lac, il se transforme en "pègue" et puis, tout simplement en "pèdze". De la pèdze, ce qui poisse aux doigts. Les vaudois y reconnaîtront bien sûr un mot utilisé aujourd’hui encore et dont la signification n’a pas du tout changé.

Malheureusement, ces merveilleux livres de comptabilité s’arrêtent en l’an 1352. Les volumes plus récents ont disparu et, à partir de ce moment, l’oubli dissimule plus ou moins la vie des marins d’eau douce et de leurs superbes bateaux. Un oubli qui va durer jusqu’à l’invasion bernoise du Pays de Vaud, au milieu du XVIème siècle.

La flotte savoyarde réapparaît alors furtivement mais pour la dernière fois.

A ce moment de l’histoire politique des rives du Léman, les genevois se jugent dangereusement encerclés par les armées de leur voisin, le duc de Savoie. Le Conseil de la ville décide donc de faire appel à l’aide de ses chers combourgeois de Berne, lesquels, trop heureux à l’idée de s’agrandir vers le sud, se préparent aussitôt à envahir les propriétés ducales.

L’armée bernoise s’ébranle au rythme délicat de ses marches militaires. Il y a quelques canons, quelques engins de siège et surtout une longue file de chariots vides destinés à ramener le butin.

Avant tout, il s’agit de ne rien gaspiller !

Les braves paysans vaudois, le chapeau repoussé en arrière d’un coup de pouce, une paille mâchouillée au coin de la bouche, regarde